LE SPIROU D’ÉMILE BRAVO

À travers l’histoire d’un héros célèbre, Spirou, Émile Bravo raconte la Seconde Guerre mondiale à un très large public, en ancrant son œuvre dans trois réalités historiques, l’Occupation, la Résistance et la Shoah, il réussit la prouesse de forger un récit dessiné rigoureux, destiné à pallier la disparition irrémédiable des témoins directs de ces tragiques événements.  

Tragi-comédie qui mêle fiction et réalité historique, L’espoir malgré tout est une œuvre empathique qui livre un témoignage à hauteur d’enfant. Cette série relate les horreurs de la guerre à peine atténuées par les pitreries de Fantasio et prévient des conséquences de la haine et du totalitarisme. 

Avec Spirou, c’est le lecteur qui s’éveille et découvre les conséquences du fanatisme et de la haine. Sans aucune emphase, Émile Bravo captive et réussit sa mission : faire comprendre que pour être un héros, il n’est pas forcément nécessaire de s’être battu avec une arme et d’avoir tué son ennemi. Il s’agit d’être humaniste certes, mais surtout de « savoir pourquoi on l’est. C’est au fond ça, L’espoir malgré tout ».

SPIROU ET FANTASIO

RENCONTRENT FELIX ET FELKA 

Felix est un peintre juif allemand installé en Belgique avec sa femme Felka, également artiste. Spirou est immédiatement touché par ces réfugiés rattrapés par la barbarie nazie qu’ils avaient fui. L’amitié s’installe entre eux, Spirou, est confronté à la réalité d’une répression insidieuse et criminelle bien réelle qui touche indistinctement hommes, femmes, vieillards, enfants… Il se révolte contre cette situation et avec Fantasio, il aidera ces artistes clandestins jusqu’à ce qu’ils disparaissent en 1944. 

Or, Felix Nussbaum et Felka Platek ont réellement existé. Au fil des pages on découvre les toiles de Félix Nussbaum et deux aspects de la condition d’artiste : celui qui peint pour exister, pour exprimer ses émotions, sa souffrance, incarné par Felix, et l’artiste qui peint pour survivre, réalisant, comme Felka, des objets décoratifs. Une partie de leurs tableaux ont disparu après leur déportation. Leur présence dans la bande dessinée d’Émile Bravo permet de redécouvrir leur histoire et leurs œuvres.

 

LA BELGIQUE DANS LA GUERRE

Le 10 mai 1940, les troupes allemandes envahissent la Belgique, des millions de Belges prennent la fuite dans la désorganisation la plus totale. Le gouvernement quitte Bruxelles le 17 mai. L’armée belge n’est pas de taille. Après dix-huit jours de combat, le roi capitule, en désaccord avec le gouvernement. C’est le début de l’Occupation.

Dès le 20 mai, le général von Falkenhausen est nommé gouverneur de toute la Belgique, et le 1er juin on lui ajoute le Nord de la France (Nord et Pas-de-Calais). Un commandement militaire se met en place : le MBB – Militärbefehlshaber in Belgien und Nordfrankreich, avec ses cinq Oberfeldkommandantur (OFK) réparties géographiquement, à Bruxelles – la capitale –, Gand, Liège, Mons et Lille.

Il fait preuve de pragmatisme et de réalisme pour orchestrer avec les services policiers nazis – aidés par les polices belges et les collaborateurs – l’administration civile, la répression de la résistance et les déportations des Juifs de Belgique et du Nord de la France. 

BRUXELLES OCCUPÉE

Bruxelles est rapidement confrontée aux difficultés du ravitaillement. Les timbres de rationnement font leur apparition dès l’été 1940. C’est dans les villes que la faim se fait le plus sentir. Dans le même temps, la vie continue. Les théâtres et les cinémas rouvrent leurs portes, les activités sportives et culturelles reprennent. En septembre, les écoliers retrouvent leurs classes. 

En tant que lieu de pouvoir, Bruxelles abrite également diverses formes de résistance : presse clandestine – près d’un tiers des journaux illégaux belges y sont fabriqués –, résistance armée et attentats, mais aussi résistance civile et sauvetage.

UN JOURNAL EN RÉSISTANCE

Fuyant l’avancée des Allemands en mai 1940, l’éditeur Jean Dupuis se retrouve au Havre contraint de prendre le bateau pour Londres où il va rester durant toute la guerre. Ses enfants, Paul et Charles Dupuis, ainsi que son beau-fils René Matthews reprennent la direction de l’imprimerie qui échappe de peu au séquestre allemand. Ils redémarrent leurs publications. Mais l’occupant exige en 1943 de mettre un homme à lui dans le Conseil d’administration de l’éditeur, la famille Dupuis refuse.

Dès lors, le Journal de Spirou est contraint de s’arrêter. Doisy a alors l’idée de créer un théâtre de marionnettes qui lui permet de continuer à faire vivre les personnages du journal et d’animer son réseau de résistance.

 

Le Théâtre du Farfadet

C’est en rencontrant le fils de Suzanne Moons, qui se rêve marionnettiste, que Georges Evrard a l’idée d’un théâtre itinérant sponsorisé par le Journal de Spirou, couverture idéale pour la Résistance. Alors que, sur scène, André Moons fait un tabac auprès des jeunes, dans la coulisse, c’est tout un réseau qui s’active. Le théâtre du Farfadet sillonnera la Belgique dès décembre 1942 et permettra ainsi de couvrir autant le sauvetage des Juifs (Suzanne Moons) que des actions de sabotage (Jean-Jacques Oblin).

Jean Doisy

Il s’appelle Georges Evrard, dit Jean Doisy. Sous ce pseudonyme, il est journaliste (Le Moustique, 1932-1955) et rédacteur en chef du Journal de Spirou (1938-1955). Il est également écrivain, scénariste de bande dessinée (« Valhardi » avec Jijé) et créateur de Fantasio, le compagnon de Spirou. Sous son vrai nom, il est investi en politique dans diverses organisations communistes.

Secrétaire administrateur de la Ligue belge contre le racisme (dès 1936), il milite aussi au sein des Amis de la démocratie allemande et applique autant dans son action politique que privée les principes humanistes qu’il défend ardemment.

Dès 1940, il entre en Résistance puis intègre l’état-major du Front de l’indépendance. Chargé du recrutement, il enrôle entre autres, pour le Comité de défense des Juifs, Victor Martin « l’espion d’Auschwitz », et Suzanne Moons, dite « Brigitte », qui sauvera 600 enfants entre 1942 et 1944. Mais combien de lecteurs du Journal de Spirou a-t-il entraîné dans la résistance ? Décoré de la croix de guerre avec palme, il meurt en 1955 avant d’avoir pu raconter son combat.

 

Photo : Photographie de Jean-Georges Evrard, dit Jean Doisy, rédacteur en chef du Journal de Spirou. Belgique, 1941.  © Archives famille Evrard. 

LA SHOAH EN BELGIQUE

L’administration militaire allemande promulgue elle-même les ordonnances contre les Juifs. Les nazis, faute d’effectifs suffisants, s’assurent que leurs décisions soient mises en œuvre par les administrations communales belges. 

Le 25 novembre 1941, le commandant militaire crée l’Association des Juifs en Belgique (AJB). Ses dirigeants sont des personnalités communautaires désignées par l’occupant. La raison d’être de l’AJB est « d’activer l’émigration des Juifs », c’est-à-dire la déportation à l’Est. Les Juifs sont obligés de devenir membres de l’AJB.  Le 27 mai 1942, les nazis imposent le port de l’étoile jaune en public à tous les Juifs de plus de 6 ans. Le 15 juillet 1942, le commandant du camp de Breendonk, est chargé d’installer le camp de rassemblement pour Juifs dans la caserne Dossin à Malines. Du 15 août 1942 au 12 septembre 1942, la Sipo organise six grandes rafles de Juifs. Au total, ces actions massives permettent la déportation de 4 336 Juifs à Auschwitz-Birkenau.

Face aux persécutions et aux déportations qui les visent, les Juifs tentent d’échapper aux nazis par tous les moyens, parfois au péril de leur vie. Le Comité de défense des Juifs se forme en septembre 1942, sur l’initiative du Front de l’indépendance. Son principal instigateur, Hertz Jospa, réunit des membres, juifs et non-juifs, de tous les horizons politiques pour aider les Juifs à passer dans la clandestinité. Ce mouvement se spécialise dans le sauvetage des enfants. Yvonne Jospa, met sur pied la « Section Enfance » du CDJ. 

La Shoah a englouti 46 % de la population juive de Belgique. 

UNE BANDE DESSINÉE DANS L’HISTOIRE

À la Libération, les comptes sont rapidement soldés avec les collaborateurs et le rôle des uns et des autres est mesuré à l’aune des préoccupations politiques du moment.

Le Journal de Spirou reparaît avec succès : une nouvelle génération d’auteurs émerge, tournée vers l’avenir.

Il faudra le travail d’Émile Bravo, pour se souvenir de ce passé enfoui, pour transmettre aux nouvelles générations les idées humanistes issues de ce travail de mémoire, mais aussi, simplement, pour rendre justice à ces héros du passé.